Un syndicat logiciel, pour qui?

Un syndicat logiciel, pour qui ?

Dans la transformation sociale à venir et la montée de la société fasciste, les réseaux de résistance ne peuvent continuer à dépendre de l’infrastructure existante, et doivent commencer à organiser la continuité de l’infrastructure de communication de manière autonome.

Qui est concerné par un syndicat logiciel ? Comment un syndicat logiciel peut-il embrasser les forces transformationnelles ?

Après avoir assisté à la centralisation et à la privatisation du logiciel dans le cadre du modèle néolibéral, nous pouvons observer que de nombreux activistes ne se lient pas aux outils et aux modèles existants développés au fil du temps dans la communauté du logiciel libre, qui ont proposé des méthodes d’organisation communautaire uniques, et des logiciels dédiés comme par exemple le projet Lorea qui a eu une vie courte et intense en engageant des organisations de résistance[1]. A ce jour, il semble cependant que les réseaux de résistance ont rarement accès à la possibilité d’outils d’organisation fonctionnels, bien organisés et sécurisés qui peuvent être configurés selon nos besoins, ces outils existent, mais ils sont le plus souvent inutilisés ou du moins pas à leur pleine mesure. Alors que les manifestations populaires qui rassemblent des centaines de milliers de personnes dans la rue s’appuient sur les plateformes de médias sociaux des entreprises, les groupes organisés autonomes finiront par utiliser individuellement une méthode de communication sûre, mais pour l’instant, je ne connais pas d’organisation numérique cohérente et concertée. Non seulement nous dépendons des modèles d’organisation qui nous sont imposés par les entreprises, mais nous devons aussi leur faire confiance pour la gestion de nos données et des systèmes que nous utilisons pour nous organiser.
Le logiciel libre est à la fois une approche pour amener le code logiciel dans le domaine public et une méthodologie d’organisation pour les développeurs qui maintiennent des outils et des organisations qui répondent à leur situation et à leurs besoins actuels. Cependant, il semble qu’à chaque fois, les développeurs de logiciels libres se heurtent à des limitations causées par le système en place, l’infrastructure de l’organisation sociale etc…
Proposer une approche globale de cette question est souvent qualifié d’idéaliste, mais le contexte politique évoluant vers plus de surveillance et de discrimination, c’est peut-être la seule possibilité de nous organiser ici et maintenant pour le monde à venir.
Commencer par se demander qui développe les logiciels libres et pour qui pourrait nous aider à avoir une meilleure image de la situation.

Des silos de connaissances

  • Les projets de logiciels libres sont presque toujours issus de la culture euro-américaine, ils émanent principalement de personnes portant un héritage occidental et reproduisant les systèmes de domination existants.
  • Lorsque les développeurs se rendent compte qu’ils créent un silo de connaissances, ils y remédient souvent en se tournant vers le courant dominant, soit en imitant les interfaces et les structures des logiciels propriétaires, soit en essayant d’être compatibles avec l’existant plutôt qu’en affirmant la construction d’un système technologique différent.
  • Incapacité à percevoir la nécessité d’une transformation radicale, et à ancrer cette transformation dans la fragilité des communautés.

Les développeurs de logiciels libres ne sont pas majoritaires et ils ont développé une communauté internationale qui partage parfois une forme d’accord sur des modèles de développement collaboratif et des outils spécifiques, le logiciel de contrôle de version git par exemple. Cependant, on observe que les développeurs partagent souvent des caractéristiques sociales, tout comme les développeurs de logiciels libres, créant ainsi des silos de connaissances qui pourraient influencer les orientations du développement de logiciels.

Conséquence directe de l’histoire coloniale et de la domination occidentale sur l’éducation et l’accès aux infrastructures, la plus grande partie des logiciels et encore plus des logiciels libres est développée dans la zone euro-américaine, par des personnes qui ont un meilleur accès à l’éducation universitaire et l’identité véhiculée par la communauté ou le lieu de travail n’aide pas à transformer la situation [1:1]. Charlton Mc Ilwain explique que dès le départ, certaines populations ont été historiquement délibérément exclues des institutions où la technologie est développée : “Les gens du MIT et d’autres institutions similaires construisaient une nouvelle société et ont pris la décision de facto d’exclure les Noirs de la conception, de la construction ou de la décision concernant les systèmes informatiques à construire” [2].
De plus, les développeurs apportent leur culture avec eux et organisent des structures sociales qui correspondent à leurs modèles, ce qui n’a pas l’air accueillant pour les personnes d’un autre milieu ou d’un autre pays. Si les contributions aux projets de logiciels libres proviennent de sources mondiales [3], cela n’est pas visible dans les structures sociales où les développeurs se réunissent ni dans les processus décisionnels. Malheureusement, pour diverses raisons (trop complexes pour être exposées et analysées ici), il semble que la population des développeurs de logiciels libres soit plus unifiée que celle des entreprises [4]. L’unité de la population est souvent la première chose qui frappe une personne qui assiste pour la première fois à une grande conférence sur les logiciels libres [5].
En conséquence, alors que le logiciel libre a sa propre communauté et ses propres modèles de développement, ils sont maintenus dans la limite de la société des développeurs, s’adaptent aux structures sociales occidentales et souvent ne se détachent pas complètement du modèle d’entreprise dominant existant qui est massivement présent à proximité ; non seulement il le présente comme le point de référence, mais il favorise également une organisation hiérarchique et basée sur la personnalité.

Il existe de nombreuses tentatives pour remédier à cette situation et la discussion tourne souvent autour de la comparaison entre les logiciels libres et les logiciels propriétaires. La plupart du temps, les développeurs ne mettent pas en avant les différentes fonctions et les atouts spécifiques développés dans les projets de logiciels libres, mais comparent les logiciels libres aux homologues des entreprises. La même chose se produit lorsqu’il s’agit de répondre aux besoins des “utilisateurs”, la campagne très réussie du fournisseur français de logiciels libres Framasoft, appelée DeGooglify internet, propose des alternatives logicielles libres aux principaux services centralisés en ligne. Cependant, en gardant le même modèle référentiel que celui proposé par les logiciels centralisés des entreprises, nous soumettons les organisations de la société civile à la vision du monde qu’elles encouragent, articulée autour de projets et d’identités individuels, cherchant à encourager l’accomplissement et l’unicité plutôt que l’échange et la collaboration. Il semble que le besoin ne soit pas de comparer avec les services existants mais de proposer une organisation sociale différente, une transformation en ligne avec l’organisation de la résistance existante. Si le raisonnement conduisant à imiter les plates-formes propriétaires fait souvent l’objet d’un consensus, il existe très peu d’espaces où des échanges transdisciplinaires ont lieu entre les projets logiciels et d’autres savoirs, très peu de ponts de connaissances où les développeurs apprennent d’autres disciplines, d’autres expériences et s’engagent réciproquement à donner vie à des modèles qui répondent à des besoins organisationnels réels.

Devant les signes évidents de la consolidation d’un système techno-fasciste il nous reste l’envie de nous organiser afin de mettre en place une fonctionnement social et humain radicalement transformateur. Malheureusement,nous constatons que malgré l’évidence; dans ce processus, une grande tolérance est accordée à l’utilisation des outils du capitalisme de surveillance, mettant en avant la difficulté de changer les processus existants plutôt que de penser aux bénéfices organisationnels réels et à la manière dont tous pourraient profiter de ce changement. Il en résulte la cristallisation d’une structure de domination où les développeurs maintiennent la main sur les systèmes technologiques soumis à l’entreprise et confortent leur hypothèse qu’ils font leur part en contribuant au logiciel libre ; et les activistes et les organisations de résistance arguent de leur fragilité, de leur manque de temps et de connaissances pour alimenter les systèmes de techno-surveillance avec leurs données, leurs émotions, leurs motivations, leurs graphiques relationnels et, plus que tout, pour se lier au modèle fragmenté, auto-promotionnel et chronophage mis en avant par le système qu’ils utilisent.

Compréhension des systèmes existants

  • Les systèmes technologiques sont inconnus parce que la plupart des gens sont maintenus dans la dépendance par les entreprises.
  • Les activistes n’ont pas le temps d’investir dans la compréhension de la technologie, ils sont déjà divisés et surchargés.
  • Difficulté/impossibilité d’obtenir un retour d’information de la part des utilisateurs au niveau du développement des logiciels car ils n’ont pas de référence dans les systèmes logiciels, seulement dans les produits d’entreprise basés sur l’identité.

La plupart des arguments invoqués pour ne pas envisager d’autres organisations technologiques possibles sont auto-dévalorisants : “la technologie n’est pas pour moi”, “je ne comprends rien”, “je n’ai pas le temps”, etc… Pourtant les comptes gmail sont presque universellement utilisés et le temps passé devant un écran ne cesse d’augmenter alors que nous dépendons tous des plateformes capitalistes de surveillance pour les opérations indispensables de la vie quotidienne.
Les activistes s’épuisent déjà à cause de leurs trop nombreuses responsabilités et activités ; la technologie qu’ils utilisent doit les soutenir dans leurs activités et non pas exiger plus de temps, comme le font les modèles d’économie de l’attention promus par de nombreuses plateformes. D’un autre côté, les projets de logiciels libres se plaignent sans cesse du nombre limité d’utilisateurs qu’ils ont (par rapport aux plateformes d’entreprise), ils évaluent à juste titre la nécessité de mieux répondre aux besoins des utilisateurs, d’obtenir un retour d’information, de faire du design UX ; cependant, leur point de comparaison existe souvent dans la même direction. Cette comparaison est confortée par le fait que, lorsqu’on les interroge sur les fonctionnalités souhaitées dans les logiciels libres, les “utilisateurs” qui ne sont pas engagés dans une réflexion plus large sur la technologie utiliseront comme point de comparaison les logiciels qu’ils connaissent déjà.
Nous avons besoin de groupes de travail partagés sur la société technologique où nous formons des modèles décisionnels pour le développement de logiciels alimentant des stratégies de partage avec et à partir de réseaux de résistance. Les syndicats de logiciels sont ici compris comme des structures basées sur la localité qui peuvent servir de base à l’élaboration de stratégies et au transfert d’informations et de connaissances sur les modèles technologiques, les processus décisionnels décentralisés et en ligne et la fédération des besoins.
Il y a beaucoup de compréhension du fonctionnement du capitalisme de surveillance formalisée par les communautés de logiciels libres qui pourraient soutenir les projets activistes, reconnaître de quelles manières les deux groupes poursuivent les mêmes objectifs semble urgent.

Ces arguments ne répondent pas à notre question : quels sont les espaces où nous pouvons échanger et nous organiser de manière collaborative ? La nécessité de créer un espace pour discuter des pratiques technologiques dans une société où les ordinateurs sont dominants semble urgente, et ces espaces doivent être habités à la fois par des personnes contribuant au développement et à l’utilisation de logiciels et par toute la gamme intermédiaire.

Passeur de savoir, Knowledge bridge.
  • Nécessité d’organiser l’adoption systémique de l’infrastructure libre

La construction du savoir se fait en prenant place sur l’existant, nottament en travaillant avec les structures de la société civile et les organisations de résistance existantes. Dans cette optique le role intermédiaire de passeur.se de savoir est essentiel, il ne s’agit pas nécessairement de déveloper plus ou de meilleurs outils, mais de savoir manipuler l’existant.
D’installer les outils nécessaires et de partager les manières de les aproprier pour qu’ils répondent aux besoins du collectif. La documentation pratique de ce type de processus est vraiment rare et le temps passé à ce type d’activité n’est souvent pas considéré comme une activité créatrice de valeur.
L’exemple du travail réalisé par Andrea dans la communauté de campi aperti est une source d’inspiration prouvant la possibilité d’intégrer à la fois un travail de gouvernance au sein d’une communauté cherchant à s’organiser sur un modèle horizontal, et des outils libres existants développés développés dans leurs propres communautés et rarement utilisés dans ce cotextes.

réf : https://ftp.fau.de/cdn.media.ccc.de/congress/2019/h264-sd/36c3-10858-eng-deu-spa-Infrastructures_in_a_horizontal_farmers_community_sd.mp4

  • Une autre exemple d’envie communautaire: Fossbox

Il y a plusieurs tentatives qui ont proposé des systèmes intégrant différents logiciels dans un système partagé visant à faciliter leur installation, entre autre par l’usage d’un hardware dédié. Fossbox est particulièremnt remarquable, ce projet féministe vise non seulement à proposer un système de serveurs dédiés permettant l’installation et la maintenance de différents logiciels, mais surtout un important travail communautaire de documentation des processus, et d’organisaiton au sein des différentes communautés. Par exemple, la désignation d’une personne qui est en capacité de transmettre les informations techniques et de soutenir les autres, une passeuse de savoir dans un esprit de sororité et de construction de savoirs communautaires par l’auto aprentissage et le soutien mutuel.

Relations Localité Proximité Communauté et Globalité

le référentiel local est immédiatement accessible. information locale, réseaux de biens communs, cartographie.
  • Le local est extraordinaire pour les relations humaines et la poursuite de la communication.
  • Pour les logiciels, la localisation géographique n’est pas significative et peut conduire à des redondances dans le développement.

La notion de localité paraît évidente dans une définition immédiate, ce qui est proche de nous dans un rayon de x km, pourtant localité se différencie d’autonomie, qui elle est sans doute inexistante, et si la localité fait sens en terme de relations humaines, elle peut aussi être l’occasion d’éluder un grand nombre d’enjeux de domination historique coloniale par exemple.

Dans ce contexte, la question d’une communauté locale associée dans le développement ou la maintenance d’un logiciel ou d’une base de code semble associée à une vision particulière de la localité, certains centres urbains ou se retrouvent un nombre suffisamment important de programmeurs pour former une communauté locale.

Développement basé sur la proximité
  • La proximité plutôt que la localité.
    Développement de logiciels basé sur un réseau, organisé en groupes d’appartenance et d’identité. Les gens sont localisés et se rencontrent dans les hackerspaces par exemple, et ce indépendemment de projet précis, mais ces expaces sociaux sont l’occasion de mettre en oeuvre des espaces relationels ou l’on pense les pratiques technologiques et le différents besoins.
    L’identification de représentants locaux de projets logiciels pourrait permettre de créer un pont référentiel pour les groupes d’utilisateurs locaux.
  • Qui fait quoi, le code n’est pas la seule modalité des technologies.

Le temps du développeur est généralement pris, il ne voit pas la nécesité de se consacrer à la diffusion du logiciel sur lequel il travaille. A contrario, pour des personnes extéireures, l’engagement dans la réflexion sur un programme ou ou sa documentation est l’occasion de réflexion sur les systèmes et les technologies. Les hackerspace sont les lieux de ces rencontres, ils permettent à différentes personnes de se partager un intérêt pour la technologie, et certaines serviront ensuite d’intermédiaire pour partager la compréhension systémique et soutenir la construction de la communauté.

Communauté
  • L’organisation technologique communautaire doit être comprise dès le départ comme un système de logiciel libre.

Les fondamentalistes de l’extrème droite savent pertinament que mettre la main sur les médias numériques est clef dans la consolidation de leur influence sociale, et ils sont aidés par les plateformes centralisées qui pratiquent des doubles standard dans la modération tolérant les violences et menaces racistes. Par ailleurs la société de contrôle technofascisante met en place des systèmes excluant les systèmes de petites tailles et décentralisés favorables au commun. Sous le coup de ces différentes menaces, penser l’infrastruucture numérique comme un commun en logiciel libre et décentralisé est la condition première de sa survie, et de la possibilité de maintien d’une diversité de parole et d’opinions indispensable à la pensée partagée. Mais ces systèmes doivent être pensés avec la participation des communautés dès l’originem afin de permettre leur adoption.

  • L’accès au financement pour le développement de systèmes permettant la résistance est destiné à diminuer rapidement, nous devons trouver des moyens intégrés de quitter les communautés de réforme à partir de la base.
    Nos outils de communication sécurisés sont toujours en cours de développement et leur développement est largement dépendant de financements public et de fondations privées, sans illusions sur les possibilités de l’autonomie, inclure les questions numériques dans la pensée de nos organisations de résistance permet également d’envisager un développement a moyen terme et surtout la formalisation d’une pensée complexe qui dépasse l’oposition simple et qui tout en reconnaissant les failles des ordinateurs et leur assise dans un système de surveillance, reconnaisse aussi les possibilités organisationelles d’une pratique des communs numériques.
Notes :
  • “Lorsque plus d’une personne peut utiliser un ordinateur en même temps, ces personnes utiliseront l’ordinateur pour communiquer entre elles.”

  1. https://archive.fosdem.org/2019/schedule/event/python_diversity_https://thx.zoethical.org/gap/ ↩︎ ↩︎

  2. Charlton D. Mc Ilwain, Black Software, The Internet and Social Justice from the Afronet to Black Lives matter, Oxford University Press 2020, p.21 ↩︎

  3. Dempsey, Bert & Weiss, Debra & Jones, Paul & Greenberg, Jane. (2002). Who is an open source software developer?. Commun. ACM. 45. 67-72. 10.1145/503124.503125. ↩︎

  4. FOSDEM 2019 - Beyond the 10%: analysis of the gender-diversity gap ↩︎

  5. FOSDEM 2019 | Anna Dodson ↩︎